Murakami-kai en Yougoslavie par Borko Jovanovic

Le Murakami-Kai en

Yougoslavie (tel que je m'en souviens)


      Sans trop de cérémonies, laissez-moi vous parler de ce dont je me souviens des premiers jours du Murakami-Kaï en Yougoslavie ou plutôt à Belgrade.

   J'ai commencé à m'entraîner sous la direction de Dusan RAKIC, qui avait alors entre 30 et 40 ans. Mon premier entraînement eut lieu dans le club de sport RADNICKI, le 16 janvier 1969 ou à peu près.

   C'était encore le style Shotokan et la pratique était dure. Il n'y avait que 5-6 pratiquants et l'entraînement consistait en oï-zuki et gedan-baraï depuis la position kibadachi, le tout très rigide. Il faisait très froid et seul un poêle à bois au milieu de la pièce fournissait de la chaleur.

   En conséquence, le sol était très froid et tout le monde avait le nez qui coulait. Mes bras devinrent bleus le jour suivant, mais je revins de nouveau.

   Mon ami, Dragan NIKOLIC (maintenant avocat à Belgrade) qui m'avait accompagné pour le premier entraînement, lui, ne revint pas et me voilà, 25 ans plus tard, en train d'écrire....

   L'entraînement suivant j'étais seul avec un quelque peu étrange, très grand et fort compagnon, qui devait avoir 25 ans (j'en avais 16) qui me demanda de combattre avec lui. Je le fis et il me frappa au visage deux fois pour m'apprendre à ne pas esquiver et à ne pas fermer les yeux, comme il me l'expliqua. J'obéissais mais je n'étais pas content.


Le Murakami-Kai en


   Au bout du compte, c'était un peu sauvage, sans trop d'organisation dans la pratique et un peu de masochisme de la part des pratiquants avancés.

   Différent des autres, Dusan RADIC était agréable, cheveux roux, yeux bleus et barbe rousse, ce qui est tout à fait inhabituel chez un serbe. Il ressemblait plutôt à un écossais, c'est pourquoi son surnom était "Brian" et c'est ainsi que tout le monde l'appelait. Il aimait philosopher et avait une aura de romantique. Il était un peu macho en dehors du club, surtout quand il pratiquait des activités d'extérieur : il aimait escalader les montagnes, plonger et ne portait pas de chaussures en hiver, seulement des sandales !

   Nous nous sommes même entraînés pieds nus dans la neige quelques fois au grand amusement des personnes qui flânaient au bord de la rivière Sava.Cette pratique cessa quand trop d'entre nous tombèrent malades.

   Finalement, c'était un homme agréable, très reconnaissant de ce qu'il avait appris de Maître MURAKAMI, mais avec le recul, je pense qu'il n'a pas trouvé sa place dans la grande histoire.

   Il étudiait le Droit, mais même à 30 ans il lui manquait toujours des examens pour obtenir son diplôme. Je pense qu'il n'a jamais eu la volonté de devenir avocat ou d'avoir un emploi de bureau.

   Malheureusement pour son karaté, je pense qu'il souffrit de la même illusion que beaucoup de personnes de sa génération : il croyait que finalement seuls les "orientaux" pouvaient "réellement" saisir l'essence du karaté. C'est une position paradoxale pour un pratiquant sérieux, qui se manifeste aussi au travers d'un manque de confiance en soi dans la pratique ou dans d'autres cas au travers le doute que le professeur oriental ne révélera jamais complètement tous les secrets (de son art). Dans ce cas, je pense qu'il était le premier qui, pendant que beaucoup d'autres s'affrontaient à leurs professeurs, tomba dans la seconde catégorie.

   A cette époque, nous fûmes informés que Maître MURAKAMI ne reviendrait plus en Yougoslavie à cause de son différent avec les frères JORGA (Ilija et Vladimir qui sont tous les deux, je crois, professeurs à l'Ecole de Médecine à Belgrade). L'histoire semble être que Maître MURAKAMI leur donna le 1er Dan, mais changea d'avis le lendemain et déchira les diplômes. C'était encore la période Shotokan. Après cela, l'histoire veut qu'ils sollicitèrent Maître KASE, qui habitait aussi Paris, comme instructeur et Maître MURAKAMI ne fut plus jamais invité à venir.

   C'était l'époque pendant laquelle les organisations officielles avaient un grand pouvoir sur ce qui se passait en Yougoslavie et dans le karaté en particulier. Les frères JORGA étaient Présidents ou Vice-Présidents de l'Organisation de Karaté Yougoslave depuis plusieurs années et j'imagine que leurs décisions avaient du poids.

   De toute façon, quelques fois en 1971 et 1972, un groupe d'anciens élèves conduit par RAKIC, NIKOLIC, POPOVIC, une personne que nous appelions DOC (je ne me souviens pas de son vrai nom mais d'une certaine façon il était étudiant en médecine), Radko JOKANOVIC, Ivan BOZOVICet Dusan POTKONZAC, invita Maître MURAKAMI et celui-ci dirigea son premier stage à RADNICKI après plusieurs années. C'était alors du Shotokaï et non plus du Shotokan, et plusieurs d'entre nous se demandèrent ce qui se passait. Ce fut un grand moment pour moi et j'appréciais beaucoup le stage car je compris que c'était quelque chose de différent du style macho habituel et très populaire à cette époque à Belgrade.

   Il est à noter que pendant les premières années de ma pratique, nous nous entraînions quelques fois avec le groupe conduit par Vojislav BILBIJA, un ami de D. RADIC et un personnage bien connu du karaté en Yougoslavie à cette époque (la dernière fois que j'en ai entendu parler, il était dentiste aux Pays-Bas).

   Ils pratiquaient ce qu'ils appelaient Wado-Ryu et qui consistait essentiellement en quelques combats et quelques kata. La plupart d'entre eux étaient de remarquables combattants mais un peu sauvages à mon goût. Comme nous, ils étaient considérés comme des proscrits par le Karaté Yougoslave "Officiel" qui à cette époque suivait essentiellement le Shotokan de Maître KASE et de ses adeptes.

   BILBIJA (surnommé BILL) était un grand, très solide et sophistiqué garçon avec un diplôme de dentiste et un talent de guitariste. Lui, RADIC et DOC ("Bill, Brian et Doc") sortaient souvent ensemble, jouaient de la musique et buvaient, comme on me l'a rapporté. En quelques occasions, il nous était permis de nous joindre à eux dans un café et j'utilisais une telle occasion pour écrire une histoire sur le karaté.

   Un des élèves de BILBIJA dont je me souviens bien s'appelait Dragan FILIPOVIC (FILKE). Ainsi, la première visite de Maître MURAKAMI draina une foule nombreuse et variée, beaucoup pour la pratique et beaucoup juste pour voir.

   Je dois admettre que au premier coup d'oeil j'ai été désappointé par Maître MURAKAMI. Il avait une réputation terrible à Belgrade et j'espérais voire une sorte de superman. Je me souviens encore d'avoir entendu une histoire, pendant un break à l'école, relatant comment Maître MURAKAMI avait brisé une planche de bois de 10 cm d'épaisseur devant quelqu'un qui l'a vu de ses propres yeux.

   Ce que je vis devant la porte principale de RADNICKI était un petit homme, dans un beau costume et portant cravate, avec de belles chaussures, avec une belle coupe de cheveux et avec une paire de dents en or !

   Il serra la main de chacun d'entre nous quand il descendit de la voiture et je me souviens encore de ce moment.

   Pendant le premier ou le second entraînement, je compris ce qu'il voulait dire par IRIMI et il su que j'avais compris. Ceci était encore un mystère pour le reste des pratiquants et notamment pour les anciens élèves. Ceci me plaça dans une sorte de position privilégiée je pense. Dans tous les cas, il continua à venir une ou deux fois par an pendant plusieurs années. Nous avons par la suite ouvert un autre club à VRACAR, juste une rue plus loin et nous nous entraînions beaucoup.

   Les personnes de cette époque dont je me souviens sont : Vladeta CIZMIC (VACA), Dragan CAKAREVIC (CAK) et Nenad VUKASOVIC (NECA). Dusan RADIC et moi-même étions le noyau du groupe pour plusieurs années. Parmi eux, figurait aussi Olga MAKSIMOVIC. D'autres de l'ancienne génération venaient participer pour quelques semaines ou quelques mois mais pas trop sérieusement ou alors ils pratiquaient ailleurs.

   Nous étions tout à fait fanatisés et nous nous entraînions parfois deux fois par jour plus un match de foot le dimanche. Cela faisait parfois jusqu'à 9 entraînements par semaine et je ne comprends pas comment nous avons pu terminer nos études. Celui qui s'entraînait le plus durement était CAK qui était de mon point de vue le plus talentueux de nous tous. Malheureusement, quelques années plus tard alors qu'il était 1er Kyu, il abandonna le karaté brutalement. Je n'ai jamais tout à fait compris ses raisons et c'est resté un mystère pour nous.......


   Entre 1972 et 1974 Maître Murakami visita Belgrade et y tint plusieurs séminaires. Je crois que, dans ces années-là, il fallait encore des autorisations spéciales des autorités locales, ainsi que de la Fédération Yougoslave de Karaté et de la Police. Cette situation changea peu à peu, et dans les années 1975 ou 1976, on ne se souciait plus d'enregistrer ses visites : nous achetions tout simplement son billet et nous réservions sa chambre dans un hôtel. La situation générale en Yougoslavie s'améliorait et les échanges éducatifs avec les pays étrangers n'étaient plus considérés comme un problème politique potentiel.


   Maître Murakami aimait séjourner à l’hôtel "Sportski Centar", à Kosutnjak, (à environ 10 km du centre de Belgrade) essentiellement connu pour accueillir des équipes sportives en déplacement; les chambres étaient fonctionnelles mais il y avait beaucoup d'espace autour : des champs, des forêts et un ou deux bons restaurants en plein air. Je pense qu'il aimait se promener dans les alentours, boire du café tout au long de la journée, et faire connaissance avec tous ceux qui travaillaient là. Je ne crois pas que beaucoup d'entre eux parlaient le français et encore moins le japonais, c'est pourquoi la communication était limitée. Chaque fois qu'on le raccompagnait à l'hôtel, les employés étaient contents de le voir et l'accueillaient comme un vieil (et peut-être étrange) ami.


   Tandis que les stages devenaient de plus en plus réguliers, nous nous entraînions avec passion, même deux fois par jour.

   Aujourd'hui encore Je n'arrive pas à comprendre comment nous pouvions terminer nos devoirs d'école. Nous nous entraînions surtout à "lrimi" qui était pour presque tout le monde une notion compliquée et très contestée. Il y a vingt ans, je pense que la notion d'aller au-delà de son corps et l'aspect spirituel de la pratique étaient des concepts difficiles à concevoir, quand il n'y avait pas d'instructeurs disponibles sur place. Apprendre à combattre n'est pas si difficile, se forger un corps fort est relativement facile, mais suivre une pratique spirituelle, quel que soit le domaine, exige une présence continue d'un maître "éclairé". Je pense que la même règle est valable pour le Bouddhisme, le Christianisme, le Taoïsme et les autres doctrines similaires.

   Nous avons participé à certaines compétitions, mais il est devenu de suite évident (au moins en ce qui me concerne) que notre méthode avait peu de choses en commun avec les sports de combat et que nous étions destinés à perdre toujours et encore, parce que notre façon de combattre était différente du populaire Shotokan. Ceci a été une chose difficile à accepter spécialement dans la culture "macho" qui prévalait à cette époque.


   En 1973 ou 1974, Cizmic et moi-même avons commencé un nouveau club "Vracar", au.coin de chez "Radnicki". Je crois qu'à l'origine Ratko Jokanovic a ouvert le gymnase mais, pour des raisons inconnues, il n'a pas pu poursuivre son oeuvre. Cette période de bon entraînement a continué jusqu'en 1976 quand mon premier professeur Brian (D. Rakic) se noya dans un accident au cours d'une plongée sous-marine sur l'Adriatique. Ce fût un étrange et tragique évènement, puisque Brian plongea avec deux autres plongeurs professionnels à 110m avec de l'air comprimé. Seulement le plus jeune remonta à la surface. On ne sait pas vraiment ce qui s'est passé, et peut-être est-ce mieux ainsi. Brian avait environ 40 ans, et sa vie finit comme elle s'était déroulée : un peu sauvage. Je lui suis reconnaissant de m'avoir appris la pratique du karaté et de m'avoir présenté au Maître Murakami.


   En 1974, un autre groupe d'adeptes s'inscrivit : Safet Ganibegovic, Zvonko Baretic, Mihailo Jovic. Un an ou deux après, vinrent se joindre au groupe Bosko Milojevic (Buca), Zoran Jovanovic, Mica Janic, Dragan Antanasijevic, Asim Hadzibulic et une femme surnommée "Cica".Je pense que la plupart d'entre eux s'entraînent toujours plus ou moins. C'est Safet qui a eu le plus de succès et qui est devenu plus tard responsable du gymnase, et qui a, aujourd'hui de nombreux élèves à Belgrade. Dans les années 1977-1979, tandis que Cizmic et moi faisions le service militaire, Safet a eu de plus grandes responsabilités. En 1980,j'ai quitté le pays pour les États Unis, tandis que Cizmic a continué encore quelques années.


   Tout compte fait, les années 70 furent profitables pour tous : nous avons beaucoup appris de Maître Murakami, nous avons pris la responsabilité d'ouvrir des clubs et d'organiser des séminaires, une expérience essentielle pour mon développement et ma croissance personnelle. À la fin des années 70, nous savions que quelque chose était sur le point de se terminer. Le président Tito, qui gouvernait la Yougoslavie depuis 40 ans, était âgé et malade. En 1980, quand le Maître Murakami arriva à l'aéroport, il demanda comment allait Tito. Je répondis ; tout est fini! Et tous, dans la voiture, se turent. Il était bouleversé et ne demanda rien d'autre. Tito mourut quelques mois après, et moi je partis pour les États-Unis un peu plus tard. Le Maître Murakami revint à Belgrade, en 1981 pour la dernière fois, je crois. Aujourd'hui, Safet continue de s'occuper du club de Vracar, et beaucoup de ses étudiants ont ouvert de nouveaux clubs. Safet a le mérite d'avoir conservé sa position dans des situations très difficiles. Aujourd'hui, il est 4è Dan au club de Trieste, seul club avec lequel il a des contacts, je pense. Cizmic a disparu de la scène, il paraît qu'il vit à Belgrade et qu'il a un fils. Je n'ai plus eu aucune nouvelle des autres. J'espère qu'ils vont bien et qu'ils jouissent d'une bonne santé.


   L’année dernière, à Chicago, un jeune homme vint à mon club et demanda à s'entraîner avec nous. Il s'appelait Lusan Djuric, il était ceinture noire chez Safet. ll avait 24 ans et il pratiquait le karaté depuis l'âge de 8 ans. Il se rappelait m'avoir vu quand il était enfant. Ainsi, tout du moins dans le domaine du karaté, à partir du moment où je suis le maître de son maître, il devient mon "neveu". Que les années passent ! En 1999, cela fera 30 ans que je porte la tenue de karaté. Je pense que cela m'a aidé à préserver ma santé mentale. Après tout, qu'est -ce que la santé mentale? Si vous le savez, je vous prie de m'écrire. Et ceci est la fin de mon histoire. Je remercie les éditeurs de Shoto de m'avoir donné cette opportunité!


Borko JOVANOVIC   

   Ecrit en 1996   

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