Interview de Maître Tetsuji Murakami (juillet 1980) (Extraits)


   Tetsuji Murakami est né à SHIZUOKA en 1927. Après avoir pratiqué le Kendo, obligatoire dans les écoles pendant la guerre, il s'inscrit à 19 ans, au dojo de karaté de Maître Yamaguchi, un des tous premiers élèves de Maître Funakoshi. Maître Yamaguchi (à ne pas confondre avec le maître de Goju-Ryu) n'accepte pas facilement le jeune Tetsuji : il lui demande en effet de rester au dojo pendant trois ans avant de décider, en connaissance de cause, s'il abandonne ou s'il continue.


   Nous sommes en 1946 et le Karaté n'est pas très connu au Japon. Maître Murakami avoue volontiers avoir été attiré par la réputation et le mystère qui entourait le Karaté à cette époque. "On disait que le Karaté était très dangereux et je voulais savoir pourquoi il l'était !" raconte-t-il. C'est ainsi que lorsqu'il s'inscrit au dojo de Maître Yamaguchi... il n'avait pratiquement jamais vu de Karaté !...



   Le dojo dans la rue


   Au lendemain de la guerre, les deux tiers de la ville de Shizuoka sont détruits à la suite des bombardements américains.

   Rares sont les maisons qui tiennent encore debout. C'est donc dans la rue qu'ont lieu les cours de Karaté.


   La circulation, heureusement limitée, est alors interrompue... au grand désespoir des taxis.


   Maître Murakami estime qu'à cette époque le Karaté n'était pas très éloigné du Karaté actuel au niveau de l'esprit. Le travail était par contre différent. On mettait l'accent sur le combat, non dans l'optique de la compétition, inexistante à cette époque, mais de l'harmonie du corps et de l'esprit et de l'harmonie avec le partenaire. Les Kihon classiques étaient alors beaucoup travaillés. Après trois années "d'essai", Tetsuji est littéralement conquis par le Karaté de Maître Yamaguchi. Il sent qu'il y a un "quelque chose" dans le Karaté, il décide d'aller à sa rencontre, et pendant dix ans, il suivra les cours, durs mais passionnants, du Maître.


Maître Murakami


   Un Karaté français balbutiant


   Lorsqu'il s'engagea dans la voie du Karaté, Tetsuji Murakami était loin de s'imaginer que celle-ci passait par... la France.


   Q : Maître Murakami, vous êtes, je crois, un des tous premiers instructeurs japonais de Karaté à être venu en France...


   - En effet, je suis arrivé en France en novembre 1957, le 3 novembre plus exactement.


   Q : C'était Monsieur Plée qui vous avait fait venir ?


   - Oui, Monsieur Plée a demandé à Jim Alcheik, lorsqu'il était au Japon, de chercher un professeur de Karaté et de le ramener en France.


   Q : Vous étiez Shotokan ?


   - Oui. A l'époque je faisais du Shotokan.


   Q : A quoi ressemblait le Karaté français, à cette époque ?


   - Cela s'appelait "Karaté", mais ce n'était pas exactement du Karaté. En fait, les premiers karatékas français avaient appris le karaté par les livres japonais, ils avaient subi diverses influences du fait que parmi eux il y avait un professeur de Boxe française et un autre de Boxe chinoise (Hoang Nam). Bref, la technique était approximative. Néanmoins, ils avaient tous une certaine expérience du combat. Mais ce n'était pas vraiment du Karaté. Lorsque je suis arrivé à Marseille, car j'étais venu en bateau, j'ai fait une démonstration à Avignon. A la fin de celle-ci, un spectateur m'a demandé "Mais quel Kata avez-vous fait ?", je lui ai répondu "Heian Yodan". Il m'a alors dit : "je connais Heian Yodan mais ce n'est pas la même chose !" J'ai d'abord pensé que c'était peut-être une autre école... Il m'a alors exécuté "Heian Yodan" qui s'est avéré n'être qu'un Sambon Kumité ! Trois blocages et un contre (il s'agissait probablement d'un Taïkyoku) !... A cette époque, en France, le premier Kata c'était "trois fois Gedan Baraï puis contre-attaque". Le deuxième, c'était avec Uchi-Uké... Mais tout cela était normal. Les seules références à l'époque se bornaient à quelques vieux petits films et à des livres. C'était courageux d'essayer de se lancer dans une recherche avec aussi peu d'informations.


   Q : Mais l'esprit était-il le même ?


   - C'est-à-dire que le judo étant connu à l'époque, l'esprit du Budo existait. Bien sûr, le Judo est plutôt un sport maintenant, mais à l'époque (et au Japon encore maintenant) c'était un Art martial où l'esprit du Budo était présent. Parmi les premiers karatékas, il y avait beaucoup de Judokas, ils pouvaient donc comprendre l'esprit. Néanmoins, c'est par le travail que l'on peut saisir cet esprit, et à cette époque le travail était assez différent, il était souvent absent, malgré l'enthousiasme de ces pionniers !... N'importe qui est capable de donner des coups de pied et des coups de poing, mais il y a des bases fondamentales qui font que le Karaté est ce qu'il est - c'est-à-dire un Art martial - et qui manquaient aux premiers karatékas français.



   Comprendre le corps


   Q : Lorsque vous êtes arrivé en France, pensiez-vous que l'Occidental puisse saisir l'esprit du Budo malgré son conditionnement culturel ?


   - A cette époque, tout ce que je savais (car c'était la première fois que je venais en Europe), c'est que l'occidental attache une grande importante à la vision : s'il ne voit pas de ses yeux, il ne croit pas. L'européen comprend avec les yeux.


   Au Japon, l'esprit du Budo est présent dans la vie quotidienne, mais lorsque vous demandez à un Japonais ce qu'est le Zen, il ne pourra pas vous répondre, vous donner une réponse exacte. Il a compris le sens du Zen, mais il lui est impossible de vous l'expliquer. Tout cela vient du caractère des Asiatiques, de leur héritage culturel, de leur façon de vivre.


   Dans les Arts Martiaux, comme dans la vie quotidienne, il y a ce qu'on appelle le sixième sens. Au départ, c'est une question de confiance : on a confiance en son père, en son frère, aux anciens... Au début, on ne comprend pas, mais on fait. C'est ensuite, à force de répéter un geste, une attitude que l'on comprend. Il faut d'abord comprendre par le corps. Ici on est méfiant dès le départ... alors qu'il est tellement plus simple pour nous de faire confiance à priori.


   Cette confiance doit néanmoins être librement consentie ; pour pouvoir accepter cet état de fait, il faut que l'élève l'ait choisi.


   De plus, à mon avis, enseigner des techniques, ce n'est pas suffisant : il faut aimer ses élèves. La sévérité ne sert à rien sans amour. Sans amour, rien ne passe. L'harmonie entre les élèves et moi est indispensable. Mais pour qu'elle puisse exister, il faut qu'il y ait une harmonie intérieure entre mon corps et mon esprit. Parfois, pendant un cours, je n'arrive pas à trouver cette harmonie intérieure. Peut-être est-ce à cause des élèves, peut-être à cause de moi... je ne sais pas. Quand j'ai trouvé cette harmonie, il m'est plus facile d'enseigner. Une sorte de communion est nécessaire entre mes élèves et moi pour que la communication puisse s'effectuer.


   Q : La relation qui existe entre vous et vos élèves est-elle comparable à celle d'un père et son fils ?


   - Disons qu'il s'agit des mêmes rapports que ceux qui peuvent exister entre un grand et un petit frère.


   Il ne s'agit pas de rapports militaires. D'ailleurs, je pense que la liberté c'est justement décider de ce que l'on doit faire et suivre cette voie malgré les obstacles. Lorsque je vois les élèves peiner, je suis content pour eux.


   Le Shotokai.


   Q : Quelle est l'origine du Shotokai ?


   - Tout d'abord, je vais vous expliquer l'origine du mot Shotokai. Le Shotokai désigne "l'organisation des méthodes de Funakoshi". "Kai" signifie "collège". Les anciens élèves de Maître Funakoshi ont fondé une association amicale pour aider les amis de Maître Funakoshi et le travail du Karaté. Le dojo lui, s'appelait Shotokan (kan = maison). Maître Funakoshi a appelé sa méthode Karaté-do. Mais on a vite confondu le nom de son dojo avec celui de sa méthode. Ses élèves venait du Shotokan... Le Shotokai possède actuellement le dojo central et la maison de Maître Funakoshi qui ont été restaurés. C'est Maître Egami qui est à la tête du Shotokai. Devant l'évolution du Karaté, il a adopté une attitude différente en considérant que le Shotokan s'éloignait de plus en plus du Karaté de Maître Funakoshi. En fait, lorsqu'il est arrivé au Japon, Gichin Funakoshi avait la cinquantaine et ses élèves ont pensé qu'il exécutait ses mouvements avec décontraction parce qu'il était âgé. En fait, cette décontraction est primordiale. Seulement, maintenant, tout est fait en force. Ce qui est un contresens. De plus le développement de la compétition est contraire à l'éthique du Karaté-do. La compétition a fait perdre beaucoup de choses au Karaté. Mais peut-être n'avons-nous pas le droit de critiquer la compétition puisque nous en avons fait et que nous l'avons abandonnée. Nous avons abandonné la compétition pour garder certaines choses. Aujourd'hui, la compétition n'est pas le résultat du travail, mais celui du travail pour la compétition, ce qui est différent. Une préparation spécifique n'est pas le travail pur. Mais je pense que l'on ne peut comparer le Shotokai avec les autres styles car le Shotokai est vraiment différent, c'est autre chose. Il a pour but, non pas la compétition ou la self-défense, mais la libération du corps et de l'esprit.


   Q : Quand et pourquoi avez-vous décidé de rejoindre le Shotokai ?


   - Lors d'un séjour au Japon en 1968, j'ai vu du Shotokai pour la première fois... et c'était assez étonnant. J'ai réfléchi. Je sentais bien que mes élèves, arrivés à un certain stade, ne progressaient plus individuellement, et là, dans le Shotokai, je trouvais quelque chose... de plus. Ma reconversion fut très difficile. C'était une grande responsabilité vis-à-vis de mes élèves. Peut-être faisais-je fausse route ?...


   Q : En fait c'était une question de confiance !


   - Oui. On ne peut pas juger un style, dire c'est du véritable Karaté, sans l'avoir vraiment pratiqué.


   Q : Quelle est la différence entre le Shotokai et les autres styles de Karaté ?


   - La grande différence n'est pas tellement dans la forme. Nous recherchons a être le plus naturel possible. On ne peut pas séparer le corps de l'esprit. Si on ne peut pas contrôler l'esprit, on ne pourra jamais contrôler le corps. Le corps doit être naturel et disponible et l'esprit toujours prêt.


   Q : Un état d'éveil constant est donc nécessaire ?


   - Oui. On doit rester éveillé. A mon avis, quand on contracte le corps, on contracte automatiquement l'esprit. De même lorsque l'esprit est contracté, le corps le devient également. Donc pour libérer l'esprit, il faut laisser le corps libre. Pour cela une bonne connaissance de son corps est nécessaire, voire indispensable.



   Un seul esprit


   Q : Pendant vos cours, il m'a semblé voir des ressemblances et des analogies avec l'Aïkido et le Kendo dans les déplacements et les esquives...


   - Je pense que parmi les Arts martiaux, il n'y a pas l'esprit du Kendo, l'esprit de l'Aïkido, l'esprit du Iaïdo, l'esprit du Karaté mais un seul esprit : celui du Budo. C'est la compétition qui a modifié l'esprit des divers Arts martiaux et a forgé des différences.


   Q : Quelles sont les particularités techniques du Shotokai ?


   - En Shotokai, on n'essaie pas seulement d'aller vite mais aussi d'aller loin. On essaie de projeter la masse de son corps vers le partenaire. Et, de le transpercer, en utilisant son inertie.


Propos recueillis par James Petit   


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