"Murakami - Le Maître de l'Anticipation" par P.Y. Benoliel

  Annie, la photographe de Karaté, n'en est pas encore revenue : « Tu te rends compte! Cent cinquante certains même d'Angola... et rien que pour ce stage d'une semaine! Et puis, il faut les voir travailler : les cours commencent à six heures du matin. Ils sont drôlement motivés, les gars ! »


   C'est vrai. Depuis plus de quinze ans, le stage international Shotokai de Sérignan Plage (près de Béziers), connaît chaque été un immense succès. Si des karatékas acceptent de venir du bout du monde pour en « baver » pendant une semaine, c'est dû à la personnalité de leur professeur, maître Murakami. Agé de cinquante huit ans, celui-ci en paraît vingt de moins ' II émane de cet homme, petit de taille, une énergie peu commune, que laisse transparaître son regard. Chef de file du style Shotokai en Europe, Tetsuji Murakami est l'un des tous premiers experts japonais à avoir enseigné le karaté dans notre pays. Il a accordé à Karaté un entretien exclusif, où il fait le point sur sa carrière et sur son école, le Shotokai, fondé par maître Egami.


   Tetsuji Murakami est né le 31 mars 1927 à Shizuoka, à deux cents kilomètres au sud de Tokyo. Enfant, il pratique la natation, la course à pied, et bien sûr le sumo, comme tous les petits Japonais. Plus tard, au collège, il choisit le kendo de préférence au Judo, où sa petite taille ne l'avantage guère. Vers l'âge de vingt ans, Tetsuji décide de faire du karaté. A l'époque, cet art martial n'est pas très connu, même au Japon, et le jeune homme se sent attiré par cette aura de mystère et d'invincibilité. Après avoir pratiqué l'aikido chez maître Minoru Mochizuki, il débute le karaté avec quelques amis. Finalement, il décide d'aller s'inscrire dans le seul club existant à Shizuoka, où enseigne un certain Yamaguchi (rien à voir avec le maître du Goju-Ryu). Nous sommes au lendemain de la guerre, et la ville de Shizuoka a été aux deux tiers détruite par les bombardements américains. II n'y a plus de dojo, aussi les cours de karaté ont lieu...dans la rue, devant la maison de maître Yamaguchi ! « Heureusement, se souvient maître Murakami en souriant, à l'époque, il y avait très peu de circulation... juste un taxi de temps en temps ».


   Plus tard, nos karatékas iront s'entraîner dans un dojo de kendo, un des seuls de la ville à être resté debout. Pendant dix ans, Tetsuji Murakami pratique le shotokan sous la férule de Yamaguchi Sensei. A Shizuoka se trouve également le dojo de Minoru Mochizuki: l’homme qui possède une cinquantaine de dans, toutes disciplines confondues, Mochizuki a un élève français, Jim Alcheik. Un ami de ce dernier, Henry Plée, cherche à faire venir en France un expert japonais afin de lancer le karaté en Europe. Par l'intermédiaire de Jim Alcheik, Plée contacte Tetsuji Murakami. Et, le 3 novembre 1957, notre Japonais débarque à Paris.


   Pendant un an, maître Murakami va enseigner le karaté dans le dojo de la Montagne Sainte Geneviève. Au début, il trouve l'ambiance un peu bizarre : il n'est pas habitué à voir autant d'Européens ! De plus, ses élèves ont une technique assez surprenante : les premiers karatékas français ont appris les bases de cet art à l'aide de vieux films et de quelques livres japonais... Autant dire qu'ils manquent de références sérieuses! A l'époque, le premier «kata» consiste à exécuter trois gedan-barai suivi d'un contre... Malheureusement, les choses ne se passent pas très bien entre Murakami et Henry Plée, et les deux hommes décident de se séparer au bout d'une année.



Un élève nommé Presley


   En 1959, maître Murakami donne des stages à travers l'Europe : Allemagne, Grande Bretagne et même Algérie. L'année 1961 le voit en Italie. Finalement il ouvre un club à Paris, rue Cambronne, avec Jacques Fonfrède, président de la ligue Ile de France et vice-président de la Fédération Française de Karaté. Une anecdote surprenante : Elvis Presley, qui effectue son service militaire en Allemagne, vient à Paris pendant une semaine afin de s'entraîner dans le dojo de maître Murakami ! « J'ai été étonné par son sérieux, se souvient le sensei. Il avait à peu près le niveau d'un 3e Kyu ».


   En 1967, maître Murakami revient au Japon pendant deux mois. Il a alors quarante ans, et il ne se doute pas qu'il est sur le point de faire une rencontre qui va bouleverser son existence. A Tokyo, retrouve maître Oshima, son ami.


   Celui-ci lui fait visiter l'université de Gakushuin. Là, Murakami assiste au cours de karaté donnés par maître Egami : c'est la révélation. « La première fois que j'ai vu ses cours, j'étais très surpris. D'abord je me suis dit : qu'est-ce que c'est ? Mais j'ai tout de suite senti que dans le karaté de maître Egami, se trouvait quelque chose que je cherchais depuis longtemps. J'ai donc décidé de suivre l'enseignement de maître Egami, et j'ai changé de style petit à petit. Au départ, je connaissais le but, mais j'ignorais quel chemin prendre pour y accéder. Je savais seulement que le Shotokan que j'avais pratiqué jusque là ne me permettrait pas d'atteindre ce but ».


   Né en 1912, maître Egami était entré à l'université de Waseda en 1932. Là, il avait découvert le karaté avec Gichin Funakoshi, dont il devint un des principaux disciples. En 1935, les élèves de maître Funakoshi créèrent une association destinée à aider leur professeur ; elle prit le nom de Shotokai. Après la guerre, Shigeru Egami devint le premier assistant de Funakoshi, après le décès de son fils Gigo Funakoshi, survenu en 1948. Gichin Funakoshi mourut en 1957. En 1958, l'association Shotokai fut remaniée : maître Hironishi devint le président, et maître Egami le chef-instructeur de cette organisation, le tout avec l'autorisation de la famille Funakoshi. De 1958 à 1961, maître Egami poursuivit ses recherches à partir de l'enseignement de Gichin Funakoshi. Son style était en constante évolution. A la fin, ses élèves à l'université de Gakushuin vinrent le trouver pour lui dire qu'ils ne pouvaient plus le suivre. « Je vous demande encore un an, répondit maître Egami. Ensuite, vous ferez ce que vous voudrez ». Les étudiants acceptèrent. Et au bout d'une année, tous décidèrent de rester avec leur professeur. Le style enseigné par maître Egami prit le nom de shotokai. En fait, maître Egami se considérait comme le dépositaire du karaté do créé par Gichin Funakoshi ; sa tâche consistait à approfondir et à développer l'enseignement de son maître. « Le karaté do est un chemin éternellement inachevé, qui doit évoluer et progresser sans cesse, grâce aux efforts de tous».


   Maître Egami pensait que le Shotokan tel que l'enseignait la J.K.A. s'éloignait de plus en plus du karaté de Gichin Funakoshi. Par exemple, le oi-zuki de maître Funakoshi s'exécutait en décontraction. Comme il avait dépassé la cinquantaine, ses élèves ont cru que cela était dû à son âge. En fait, la décontraction joue un rôle primordial. Puis Gichin Funakoshi a laissé son fils diriger les cours. Yoshitaka a changé les positions, devenues plus basses. Il cherchait avant tout l'efficacité. Même chose avec l'apparition du Jiyu-kumite, ou combat libre, qui n'a rien à voir avec la compétition moderne. Créée après la mort de Gichin Funakoshi, la compétition a fait évoluer le karaté vers un raidissement, un travail en force. Elle est en contradiction avec l'esprit du karaté do.



Le Shotokai


   Le but du Shotokai est d'harmoniser le corps et l'esprit, afin d'arriver à l'efficacité maximum. Car, comme l'a dit maître Egami « Si le corps est limité, l'esprit, lui peut aller plus loin ». Dans la pratique, cela se traduit par des positions très basses, afin de développer la souplesse des élèves. La décontraction doit être totale : on reste naturel dans n'importe quelle position, ce qui amène une amplification de chaque technique. En effet, plus on se contracte, plus le mouvement diminue d'amplitude.


   On retrouve cette amplification des mouvements dans les katas, qui sont les mêmes qu'en Shotokan. Mais l'exécution diffère : ici, pas de temps marqué, figé. L'enchaînement est fluide. Les temps intermédiaires existent, mais ils sont inclus dans le mouvement, on ne s'arrête pas.


   Autre caractéristique du Shotokai : la poussée du corps. L'idée consiste à traverser le corps du partenaire avec toute son énergie. Tout est basé sur une attaque unique, il n’y a pas pratiquement pas d'enchaînement. « Un poing, ma vie» disait maître Egami. On retrouve ici l'état d'esprit des escrimeurs japonais.


   En Shotokai, les passages de grade sont uniquement techniques : il n'y a pas de compétition. La raison, explique maître Egami, c'est que Gichin Funakoshi lui-même était farouchement opposé à la compétition sportive. Pour lui, le karaté n'était pas un jeu. De plus, avec la compétition, la technique elle-même évolue et il est difficile ensuite de revenir aux bases fondamentales de l'art martial.

Maître Tetsuji Murakami


   Cette question est plus importante qu'il n'y paraît. En karaté, le travail de base s'effectue à deux : kihon et kumité. L'idée fondamentale est celle d'harmonie entre les deux partenaires : on doit arriver à supprimer l'ego, la peur, le désir de vaincre... Le karaté ne concerne pas uniquement la pratique dans le dojo : c'est toute la vie qui peut être ainsi modifiée.


   En effet, comme tous les budo, le karaté est basé sur le ki. Ki veut dire harmonie, mais aussi intuition, prémonition. Il faut arriver à libérer l'esprit pour pouvoir « sentir » l'attaque du partenaire.


   Un esprit « vide », ou plutôt libéré de l'égoïsme, permet l'intuition, c'est ce qu'on retrouve dans le zen. L'idée de gagner bloque le corps, alors que l'harmonie entre les deux partenaires autorise l'anticipation. « II faut dépasser le temps et l'espace, disait maître Egami ». Dans sa méthode, il a développé cette idée au maximum.


   Ainsi, il n'y a plus de combat. A l'instant où l'adversaire pense à son attaque, la riposte intervient. Le Shotokai insiste sur la notion d'irimi, littéralement « entrer ». En ippon-kumite, on ne recule jamais. Avec le corps et l'esprit, on rentre dans l'attaque du partenaire.


   C'est possible seulement par l'anticipation. Devant le danger, on doit rester naturel, impassible, décontracté. La respiration demeure normale. En effet, si l'esprit se bloque sur une idée, le corps va se contracter. Et inversement, si le corps se durcit, l'esprit perd sa capacité d'anticipation. Corps et esprit sont bien sûr indissociables. On voit que le karaté, envisagé sous cet angle, est plus proche du budo que du sport de compétition.



Irimi : l'anticipation


   Pour arriver à libérer l'esprit de toute pensée égoïste, le shotokai recherche la fatigue. Les pratiquants sur un ippon-kumite par exemple vont répéter des centaines de fois le même mouvement. On travaille jusqu'à l'épuisement. Le spectacle est assez impressionnant. Imaginez une cinquantaine de « couples » de karatékas face à face, postures très basses, décontractés. Au commandement lancé par maître Murakami, une rangée attaque en oi-zuki très long, très coulé. Les poings forment nakada-ken (le médium replié dépasse de la main fermée), le «poing démon ». En Shotokai, on préfère cette attaque au seiken classique. La sensation diffère : on a mieux ainsi l'idée de transpercer l'adversaire. Au moment où l'une des rangées attaque, l'autre esquive et rentre dans le mouvement adverse. Sensei Murakami compte à chaque attaque, « mais les élèves doivent partir avant s'ils sont bien en harmonie avec leur professeur. »


   Autre exercice typique du shotokai : midare. Un karatéka est encerclé par plusieurs adversaires qui l'attaquent à tour de rôle. Celui qui est au centre doit esquiver et contrer chaque attaque. Cela peut durer ainsi pendant des heures, sans interruption. La fatigue, au bout du compte, est bien réelle. Mais elle est « plus agréable » que dans d'autres styles, disent les pratiquants de cette méthode, car elle ne provient pas de la contraction musculaire.


Maître Tetsuji Murakami


   La difficulté, sur le plan technique, vient du fait que maître Egami soit mort avant d'avoir publié un livre sur sa méthode. L'ouvrage était prêt : il ne manquait que les photos. Finalement la Nippon


   Karaté-do Shotokai a décidé de compléter le manuscrit et de le faire paraître.


   A travers le monde, tous ceux qui pratiquent le Shotokai ont besoin d'un ouvrage de références, notamment pour les katas. Maître Murakami a lui-même préparé un livre sur son style. Mais il ne voulait pas le publier avant celui de son professeur, maître Egami. Cependant, les années passent, et l'ouvrage tant attendu du Japon n'arrive toujours pas.


   « J'attendrais encore un peu, dit sensei Murakami. Et si le livre de la Nippon Karaté-do Shotokai ne sort pas, tant pis, je publierais le mien en premier. »


   Avec leurs postures particulières et leur façon d'exécuter les katas, les gens du Shotokai ont eu dans le passé quelques problèmes lors des passages de grades FFKAMA. Mais aujourd'hui tout est rentré dans l'ordre, et maître Murakami fait partie du jury officiel. Il indique au passage que, dans le style fondé par maître Egami, on exagère le mouvement afin d'arriver au but final, l'harmonisation du corps et de l'esprit. Cette exagération choque souvent les pratiquants d'autres écoles, mais elle n'est qu'un moyen pour mieux faire sentir à l'élève dans quelle direction il doit orienter son travail.


   Délégué officiel pour l'Europe de l'association japonaise Shotokai, maître Murakami a fondé une organisation qui porte son nom, et qui a essaimé dans toute l'Europe. Il dirige régulièrement des stages au Portugal, en Italie, en Suisse, en Belgique, en Yougoslavie...


   Malgré ses cinquante-huit ans, le maître fait preuve d'une vigueur assez extraordinaire. Et tous ceux qui suivent régulièrement ses cours à Paris le savent bien : cette force qui l'anime, cette énergie qui se dégage de lui n'est pas uniquement physique. Vous l'aviez sans doute deviné : c'est que les Japonais nomment tout simplement... le ki.


P.Y. Benoliel   

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