Mémoires de Sérignan-Plage (1976) par Sensei Mário Rebola¹

   Après un voyage comprenant plusieurs moyens de transport, passant par Paris, Marseille et Béziers, j’arrive au camping de Sérignan-Plage la nuit tombée. Épuisé et découragé, car la tente où je devais dormir n’était pas encore arrivée. Rien de plus déprimant que d’arriver le soir dans un endroit inconnu et se retrouver face à des problèmes d’hébergement. A ce moment-là j’ai maudit les deux Portugais vivant en France qui étaient chargés de louer le toit précaire sous lequel nous allions passer deux semaines de stage. Neto et Ceia n’étaient pas encore arrivés.


   Par chance, Maître Murakami avait une tente avec un "salon" et m’a offert cet espace pour que j’y installe l’horrible matelas pneumatique ondulé que j’avais amené et qui allait m’assurer des nuits inoubliables de douloureux « repos ». Pascoalinho qui, à cette époque, se trouvait aussi à Paris, pour les mêmes motifs que les deux autres, à savoir, pour ne pas aller en Afrique faire la besogne du fascisme², était, lui, déjà installé dans l’espace disponible d’une fourgonnette Volskwagen appartenant à un élève français.


   Sensei Rebola pendant la visite au Portugal de Maître Egami en 1976
Sensei Rebola (gauche) pendant la visite au Portugal de Maître Egami en 1976


   Le lendemain, c’est le calvaire. Deux heures d’entraînement sur le sable à partir de sept heures du matin et encore deux heures d’entraînement à partir de cinq heures de l’après-midi. Cela au bout de toute une nuit d’énervant conflit avec les bosses du matelas.


   J’ai pu souffler car la vie au grand air, le repos sur la plage entre les cours, et l’extinction «obligatoire » des feux à dix heures du soir, étaient une bonne compensation physique à l’usure des entraînements. Usure à laquelle s’ajoutaient les nuits de mauvais sommeil.


   Enfin, ce jour-là les autres membres de l’équipe portugaise sont arrivés, avec la "villa", qui a été montée au meilleur emplacement disponible sur un sol de terre dure, rivalisant en ondulations avec notre maudit matelas.


   Nous prenions nos repas dans un petit restaurant du camping, à un prix spécial pour le groupe de karaté : dix francs le repas, si je me souviens bien. Le prix, évidemment, réflectait beaucoup la qualité. Par exemple, la saucisse avait un grand succès comme source de protéines.


   Le deuxième jour, soit le premier jour d’entraînement pour l’équipe au complet, les trois Lusitaniens grimpaient, avec le calme typique des Latins quand ils se lèvent à six heures et demie, la dune séparant le camping de la vaste plage où se déroulaient les cours. De son côté, Pascoalinho, ayant dormi à part, était parti avant nous.


   Arrivés au sommet, nous avons constaté, mais sans nous préoccuper, que, à coté des malheureux débutants (qui avaient commencé leur entraînement à six heures), il y avait un groupe de gradés faisant des sauts de canard et quelques-uns le grand écart. "Des lève-tôt ! » - avons-nous pensé, sans plus.


   Les soucis ont alors surgi, quand nous allions descendre la dune. Nous avons vu le Maître à une soixantaine de mètres et il nous faisait signe de ne pas continuer. En même temps sa voix nous arrivait, atténuée par la distance et par le bruit des vagues : -"...nard...".


   Nous sous sommes regardés, perplexes, et allions continuer, quand à nouveau ses gestes et sa voix, imperceptible à cette distance, nous ont arrêtés net. « Mais que nous veut-il »? – demande un de nous.


   La réponse ne s’est pas fait attendre. Un élève français courant vers nous, nous lance, tout souriant: - "Le Maître vous demande de faire toute la plage en sauts de canard. Vous êtes arrivés en retard". Et il est reparti en courant faire son échauffement. Traduisons ses mots: comme nous étions en retard, nous ne pourrions commencer le cours que si nous faisions des sauts de canard à partir de l’endroit où nous étions et cela jusqu’au bout de la plage. Nous avons calculé la distance : environ cent cinquante mètres. "Comme petit déjeuner, c’est pas si mal" - quelqu’un a trouvé le courage de dire.


   Avec cette résignation devant les réalités qui a fait de nous un peuple de marins, nous nous sommes accroupis et, respirant fort, nous avons commencé la pénible traversée, en nous arrêtant de temps en temps pour reprendre haleine.


   Quand nous avons terminé, jaunes et la langue pendante, nous avons respiré de soulagement et, pleins de confiance, nous nous sommes joints aux autres pour continuer la gymnastique.


   C’est alors que le français typique du Maître s’est fait de nouveau entendre, pour nous dire, sur un ton où j’ai cru percevoir une pointe d’ironie: « Bien, maintenant vous allez faire les sauts de canard de la gymnastique ». Entre deux troncs d’arbres qui servaient de repère, au milieu de la plage, en trottant sur le sable, nous pensions aux soixante mètres en plus que nous devions encore faire et aux inconvénients qu’il y a parfois dans l’autodiscipline.


    


Mário Rebola   


Traduit du portugais par Luís de Carvalho   



   ¹ Sensei Mário Rebola fut du groupe initial des élèves de Maître Murakami au Portugal. Ancien président de l’Association Shotokai du Portugal il est toujours actif dans l’enseignement et la direction du Shotokai au Portugal.(NdlT)


   ² C’était le temps des guerres coloniales. Quatre ans de service militaire obligatoire. (NdlT)

 

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